UN GRAND MUSICIEN A TUNIS
ACHER MIZRAHI
ACHER MIZRAHI, un nom bien connu de tous les vieux Tunisiens... ! D’où venait donc ce renom... ? Et en quoi la carrière, l’inspiration poétique et musicale de cet auteur et interprète semblent-elles trancher, comparées à celles de ses nombreux collègues musulmans ou juifs ?
A ces interrogations fort simples, le présent travail cherchera modestement à fournir quelques réponses.
NOTES BIOGRAPHIQUES :
ACHER SIMON MIZRAHI naquit vers 1890 à Yernin Moché (Jérusalem) dans une vieille famille sépharade, installée en terre sainte depuis plusieurs générations. Il épousa en 1907 Rachel Alcheikh. Les années 1910 et 1911 furent marquées par la naissance de ses deux premières filles Rebecca puis Sarah.
Comme beaucoup de jeunes juifs du Levant de l'époque, il envisagea d'émigrer en Amérique, et se retrouva à Tunis en 1911-1912 à la suite de circonstances fortuites...
Dès son arrivée, ACHER MIZRAHI fit sensation comme chantre à la synagogue dite Slat Gattit, au cœur de la vieille Hara de Tunis ; il s'établit alors durablement dans la Capitale Tunisienne ou naissaient, en 1913 et 1916 deux autres enfants Judith et Isaac. Il y connut surtout un succès grandissant comme chanteur et compositeur (profane) arabe où son style musical dit « Chami » (Syrien.) surprit et ravit musulmans et juifs.
L'année l marqua le début d'un va et vient entre la Tunisie et la Terre Sainte où ACHER MIZRAHI se réinstalla en 1927, d’une manière apparemment durable avant de repartir vers Tunis en 1929. Commença alors dans cette ville une féconde carrière de chanteur et compositeur (profane) : Durant la décennie 1930, ACHER MIZRAHI composa plus de 200 chansons dont il écrivit également les paroles. Nombre de ces chansons furent composées avec la collaboration de Bachtarzi Mohieddine qui de nationalité Algérienne pouvait seul déposer les Droits auprès des instances compétentes Françaises...Ces années 30 furent aussi celles des voyages en Europe pour des enregistrements auprès des Sociétés Pathé, Columbia, Gramophone...et autres.
Les années 40-45 ACHER MIZRAHI changea quelque peu de registre en adaptant des textes hébraïques ou judéo-arabes sur des airs populaires arabes de sa composition ou non, sans jamais négliger ses activités de Chantre.
Le 5 Juillet 1967 comme beaucoup avant lui, il émigra en Israël. Il y mourut le 29 Octobre de cette même année. La boucle était bouclée, après une existence en grande partie passée en Tunisie.
UNE ACTIVITE ECLECTIQUE
Dans la galaxie musicale Tunisienne traditionnellement féconde et talentueuse, ACHER MIZRAHI occupe une place particulière :
• Par la bivalence de son inspiration, celle du Machreq de sa jeunesse celle du Maghreb où il fit carrière, tout en restant largement fidèle aux modes « Orientaux »
Bivalence également linguistique, la veine poétique de notre auteur s'épanchant aussi bien en hébreu qu'en arabe
A ses débuts, ACHER MIZRAHI fut essentiellement inspiré par les modes musicaux (en arabe MAKAM) du Levant de sa jeunesse, (encore que faisant timidement leur apparition au Maghreb) : Bayati Rast, Hijaz , Kurdi, Sigah, Nahaouent, Ajem, Saba,... Puis, graduellement son long séjour en Tunisie fit qu'il s'imprégna des modes Tunisiens : Asbaïne, Rast-el-dhil, Hassine, Ardaoui (Ya nas h'melt), Mhayyer sigah (ouarrini ouejhek)...Paradoxalement, c’est souvent dans ces modes Maghrébins que furent composés certains de ses plus grands succès... !!
• Par sa double qualité de chanteur (profane) et de Hazan, alors que les deux fonctions étaient généralement séparées (même si les chanteurs à la mode ne dédaignaient pas d'intervenir dans les offices lors des grandes fêtes du calendrier hébraïque).
• Par la multiplicité de ses talents, chanteur certes, mais aussi compositeur (religieux et profane) et Instrumentiste ou « Azef »...Il jouait du Luth (Oud) à la perfection...
Poète en arabe et en hébreu, il composa et mit en musique de nombreux PIYUTIM (poèmes en hébreu d'inspiration sacrée). Il enseigna enfin le chant sacré et la poésie à OR THORA (séminaire rabbinique de Tunis)
Comme beaucoup d'autres ACHER MIZRAHI illustra la musique arabe et s'y illustra. Mais au-delà de ce constat d'évidence, il fut aussi un poète sacré, un arabisant et un hébraïsant de talent, ajoutant une touche identitaire à son art musical.
ACHER MIZRAHI DANS SON TEMPS
Son temps, ce fut la période 1930-1950
Sa carrière commença réellement lorsqu'il composa une Qina (complainte) sur un fait-divers Spectaculaire, l'assassinat le 20 Février 1930 par un soupirant éconduit, de la chanteuse juive
Habiba Msika, l’idole de Tunis, que la capitale toutes confessions confondues, porta en terre dans une ambiance d'affliction électrique (2)
Ces années trente furent dans la capitale Tunisienne extremement animées avec une vie nocturne brillante, l’essor du cinématographe, la diffusion sur Radio Tunis des airs arabes à la mode, la vitalité du théâtre Français et Arabe et surtout la multiplication des concerts Orientaux où s'illustrèrent de nombreux chanteurs et instrumentistes.. parmi lesquels on comptait nombre de juifs... (Comme Simon Benaîs, Cheikh El Afrit, Bichi Slama, Louiza Tounsia, Chouchou Slama et Raoul Journo encore actif aujourd'hui ... ; et cette liste est loin d'être exhaustive...)
On comptait aussi une pléiade de musulmans talentueux comme Hassiba Rochdi, Fethia Khaïri, Khemaïes Ternane, le maître du Malouf, et la grande Saliha...
L'après guerre, sans marquer une descente aux enfers fut moins brillante pour les musiciens et chanteurs juifs : l'occidentalisation éloignait de nombreux jeunes de la musique arabe, l'atmosphère sociopolitique devenait plus lourde et surtout la vitalité nouvelle des instrumentistes et chanteurs musulmans mettait fin à la position « dominante » qu'occupaient Les juifs, sans qu'il n’y ait jamais eu de monopole de ces derniers. ¬Surtout la renaissance du plain-chant andalou après la fondation de l'institut musical de la Rachidia affinait le goût d'une partie du public faisant reculer la facilité dans laquelle se complaisaient certains chanteurs populaires musulmans ou juifs avec force roucoulements languissants abus des Layali (1) des ritournelles...
UNE ŒUVRE POETIQUE ET MUSICALE ORIGINALE
Pendant deux, voire trois décennies les chansons composées par ACHER MIZRAHI connurent pour beaucoup d'entre elles un grand succès. Tel fut le cas pour
Tesfar ou tetgharreb
Yechoui dammek ia mahlek
Min nsabek bourdgana
La n'hibbek la nesbar alek
Habbitek ou habbitini
Nezha ouenghanni
Ya aîni'l asmar ma bennou
Tounchoudni alech nhobbek
YA NAS H'MELT
Certaines comme Ya nas h'melt continuent d'être interprétées et enregistrées de nos jours... !
Une des originalités de notre chanteur-compositeur fut aussi de faire chanter certaines de ses œuvres par d'autres: c'est ainsi que Ana nejrah ou ma n'daouich fut interprétée par la talentueuse Fathiya Khaïri et Ya nas h'melt par El Afrit...
A partir de 1939, i1 devint possible aux non-Français de déposer leurs œuvres auprès de la SACEM et ACHER MIZRE1HI fut, la même année, l'un des premiers étrangers à devenir membre de la SACEM. Le flou qui existait avant 1939 fit cependant que nombre d'œuvres d'ACHER MIZRAHI furent «piquées » par d'autres ... Ce fut le cas notamment pour les célèbres Ya nas h'melt et Tesfar ou tetgharreb.
Autre originalité, l'éclectisme des thèmes abordés dans les chansons (profanes) en Arabe ACHER MIZRAHI a en effet abordé d'autres thèmes que celui, figé, de l'être aimé, être désincarné, soigneusement dérobé et souvent inaccessible. Il s'intéressa à de menus faits de société comme les rapports entre une belle-mère et sa bru Hmati alayya, L’infidélité des amis : Tesfar ou tetgharreb ou les ravages du temps sur une vieille coquette Ya hasra kif kount sghira. Plus tardivement il adapta sur une chanson égyptienne en vogue, Ya Otomobil, un texte célébrant la renaissance de l'Etat Juif
Ce fut d'ailleurs semble-t-il une tendance assez fréquente, chez les chanteurs juifs de l'entre deux guerres, de se distancer du thème unique de l'amour contrarié ou non, pour cultiver d'autres genres...
Que retenir au terme de ce bref parcours sinon qu'au temps où « Tunis chantait et dansait »(2) surtout dans l'entre deux guerres colonial, ACHER MIZRAHI, comme d'autres, sa partition mais il fut beaucoup plus qu'un simple exécutant par l'éclectisme de ses activités la variété de son inspiration son incessant va et vient entre l'Arabe et la langue de la Bible.
Mai 2001
Jacques Taïeb Agrégé de Sciences sociales
Joseph Uzan Agrégé de Mathématiques
Glossaire
(1) Layali (nuits) pluriel de Laïl, ou Ya laïl (Ô, nuit..) onomatopée servant de support à une mélodie, le plus souvent improvisée...Le phénomène se rapproche, sans se confondre avec lui, des Taratin, syllabes sans signification du Malouf andalou, Ya nâ nân au Maroc Ya lâ lân en Algérie et en Tunisie...
Voir Christian Poché : La musique Arabo-andalouse ; Cité de la musique ; Actes Sud ; 1995 Passim
(2) Cf Hamadi Abassi (texte) et Slah Hamzaoui (illustrations) Tunis chante et danse (1900¬1950) Tunis Alif ,1es éditions de la Méditerranée, 1991, pp 65 et 151
Nos remerciements vont à Mme Judith Mezrahi, qui nous a aimablement fourni une abondante documentation sur son beau-père.
NOTE :
Après avoir terminé la rédaction de cet article (début Mai 2001) nous avons pris connaissance de la publication par Yacov ASSAL, journaliste Israélien et petit-fils d'Acher Mizrahi, du fac-similé d'un recueil de poèmes dû à ACHER MIZRAHI intitulé Maadané Melekh. Cet opuscule (par ailleurs déposé au musée d'Art JUIF, en même temps que le manuscrit d’ACHER) est enrichi d'une liste des descendants d’Acher, de notes bibliographiques inédites et de l'énumération des personnes auxquelles étaient destinés ces poèmes... (Entre autres Lamine Pacha, Bey de Tunis de1943 à 1957). En dépit de ces apports, nous avons estimé plus honnête de ne modifier en rien le contenu de notre article. (Septembre 2001)